Piratage chez votre prestataire : c’est vous qui déclarez
La réponse courte
Quand le prestataire qui héberge vos fichiers est piraté, c’est vous, et non lui, qui devez déclarer la violation à la CNIL et prévenir les personnes concernées si le risque est élevé. Lui doit vous alerter au plus vite et vous aider, mais la décision reste la vôtre, parce que les données sont les vôtres. Et dans tous les cas, même sans déclaration, vous devez documenter l’incident par écrit.
En bref
- Public visé : dirigeants de TPE et PME, associations, professions libérales, et les médiateurs numériques qui les accompagnent.
- Enjeu : savoir qui déclare quoi, et dans quel délai, quand la fuite vient d’un prestataire plutôt que de chez vous.
- Chiffre clé : 6 167 violations de données notifiées à la CNIL en 2025, soit 9,5 % de plus qu’en 2024 et le niveau le plus élevé jamais enregistré.
- Temps de lecture : environ 7 minutes.
Le 1er octobre, pour l’ouverture du Cybermois, la CNIL et Cybermalveillance.gouv.fr ont publié un dépliant destiné aux particuliers : Violation de données personnelles, que faire en 3 étapes clés ? Il déroule les bons réflexes du jour de la découverte jusqu’à trente jours après. C’est utile, et c’est la moitié du sujet.
L’autre moitié ne concerne pas le particulier qui reçoit le courriel d’alerte, mais l’entreprise qui doit l’envoyer. Et là, les choses se compliquent, parce que dans un nombre croissant de cas, l’entreprise qui doit prévenir ses clients n’est pas celle qui a été piratée.
1. Un record en 2025, et trois leçons que la CNIL tire elle-même
Le rapport annuel 2025 de la CNIL, publié le 18 mai 2026, donne la mesure du phénomène : 6 167 violations de données notifiées, en hausse de 9,5 % sur un an, soit le plus haut niveau jamais comptabilisé. Un incident sur deux relève d’un piratage informatique, qui reste de loin la cause la plus fréquente. La CNIL rappelle au passage que les autres violations proviennent souvent de l’envoi de données personnelles à un mauvais destinataire ou de la perte de matériel.
De ces notifications, sa présidente tire trois enseignements en une phrase, et c’est la phrase à retenir de tout cet article :
Personne n’est épargné ; les violations sont de plus en plus massives ; elles impliquent souvent des prestataires.
Marie-Laure Denis, présidente de la CNIL, rapport annuel 2025
Ce constat a une conséquence directe pour les petites structures. Une entreprise de trois personnes n’a pas de service informatique, mais elle a un logiciel de caisse en ligne, un agenda partagé, un outil de devis, une messagerie hébergée, un cabinet comptable qui détient ses fiches de paie. Elle ne détient presque plus rien elle-même. Son risque principal n’est plus son propre serveur : c’est la chaîne de prestataires derrière ses écrans.
Ce qui change en 2026
La CNIL annonce qu’elle consacrera la moitié de ses contrôles et de ses actions répressives à la sécurité des données en 2026. En 2025, les manquements en matière de cybersécurité représentaient déjà un tiers des contrôles et près de 30 % des sanctions. Elle a sanctionné des responsables de traitement, publics comme privés, mais aussi des sous-traitants dont les pratiques de sécurité étaient insuffisantes.
Nous ne sommes ni juristes ni délégués à la protection des données. Cet article explique une mécanique et renvoie aux textes ; sur un cas réel, et surtout sur l’appréciation du risque, faites-vous accompagner.
2. Une violation, ce n’est pas forcément un piratage
C’est le premier malentendu à lever, et il bloque beaucoup de dirigeants. La CNIL pose deux conditions seulement : vous traitez des données personnelles, et ces données ont subi une perte de disponibilité, d’intégrité ou de confidentialité, de manière accidentelle ou illicite.
Les trois pertes, en clair
Confidentialité : quelqu’un a vu ou copié ce qu’il ne devait pas voir. Intégrité : les données ont été modifiées ou abîmées. Disponibilité : vous n’y avez plus accès, même temporairement. Les trois comptent, et la troisième est celle que personne n’anticipe.
Autrement dit, un fichier client supprimé par erreur sans sauvegarde est une violation. Une liste de diffusion envoyée en copie visible à cent cinquante adresses personnelles est une violation. Un ordinateur portable volé dans un véhicule est une violation. Un compte de messagerie professionnel piraté aussi, et c’est le cas le plus fréquent chez les petites structures.
| Ce qui arrive dans une TPE | Est-ce une violation ? | Faut-il déclarer à la CNIL ? |
|---|---|---|
| Votre logiciel en ligne est coupé après une attaque chez l’éditeur | Oui, perte de disponibilité | Oui, selon la CNIL, dès que la coupure dure et crée un risque |
| Des fichiers clients ont été copiés chez ce même éditeur | Oui, perte de confidentialité | Oui, et il faut compléter la déclaration initiale |
| Un courriel groupé envoyé en copie visible | Oui, perte de confidentialité | Selon le risque pour les personnes ; à documenter dans tous les cas |
| Un ordinateur portable non chiffré disparaît | Oui | Oui en général ; le chiffrement du disque change tout |
| Un dossier effacé par erreur, aucune sauvegarde | Oui, perte de disponibilité et d’intégrité | Selon le risque ; à documenter dans tous les cas |
Ce tableau n’est pas un avis juridique : l’appréciation du risque appartient à chaque responsable de traitement, et c’est précisément pour cela que la CNIL recommande de notifier en cas de doute.
3. Le scénario que la CNIL a mis en images
Le 27 mai 2026, la CNIL a publié une fiche pédagogique intitulée Cyberattaque : le sous-traitant au centre de la crise. Le cas est fictif mais inspiré d’incidents réellement notifiés. Un attaquant s’en prend à un prestataire qui propose une solution en nuage à ses clients professionnels. Il obtient, par ingénierie sociale, qu’un salarié exécute un code. Il circule ensuite dans le réseau interne et copie les données du prestataire et celles de ses sociétés clientes, sans être détecté.
Le prestataire réagit correctement : il confirme la fuite, protège son système, et coupe le service. Et c’est là que se trouve l’information la plus utile de tout le document, celle qu’aucun dirigeant n’anticipe.
La coupure du service est déjà une violation, pour vous
La CNIL l’écrit noir sur blanc : dans un premier temps, chaque client a subi une violation par perte de disponibilité causée par la coupure du service, et cette coupure, non prévue et pouvant durer, entraîne l’obligation pour chaque responsable de traitement de notifier la violation. Dans un second temps seulement, on détermine ceux pour lesquels une atteinte à la confidentialité est avérée, et on complète la déclaration. Traduit en français courant : votre outil métier tombe parce que votre fournisseur a été attaqué, et c’est vous qui avez une démarche à faire.
La répartition des rôles, elle, est stable et mérite d’être connue avant la crise. Le prestataire agit comme sous-traitant : il doit vous informer le plus rapidement possible pour que vous puissiez remplir vos obligations, et il notifie pour son propre compte les données dont il est lui-même responsable, celles de ses salariés par exemple. Vous agissez comme responsable de traitement : c’est vous qui appréciez le risque, c’est vous qui déclarez, c’est vous qui informez vos clients si le risque est élevé.
Le prestataire peut proposer de faire la déclaration pour votre compte et en votre nom, mais la CNIL précise deux choses : ce n’est pas requis par le règlement, et cela suppose votre accord formel. Un bon prestataire fournira aussi un guide de déclaration pas à pas et un modèle de message à destination des personnes concernées. Détail très concret à réclamer : le numéro de la notification qu’il a lui-même déposée, à reporter dans la vôtre, pour que la CNIL comprenne l’ampleur réelle de l’incident.
Quant au message aux personnes, il doit comporter les circonstances de l’incident, la nature des données concernées, les conséquences possibles, les mesures prises et envisagées, et un point de contact. La CNIL suggère de l’écrire sous forme de réponses à six questions simples : que s’est-il passé, comment avons-nous réagi, quelles données sont concernées, quelles sont les conséquences possibles, quelles sont nos recommandations, qui contacter.
4. Les 72 heures, ce qu’elles sont vraiment
Le délai de 72 heures est le chiffre que tout le monde retient et que beaucoup de vendeurs de conformité dramatisent. Le texte est plus souple que sa réputation. La notification doit être transmise dans les meilleurs délais ; si vous ne pouvez pas tout fournir, vous procédez en deux temps : une notification initiale dans les 72 heures si possible, en expliquant les motifs du retard si ce délai est dépassé, puis une notification complémentaire dès que vous en savez plus.
Le vrai seuil n’est donc pas le chronomètre, c’est le risque. S’il existe un risque pour la vie privée des personnes, vous déclarez à la CNIL. Si ce risque est élevé, vous informez en plus les personnes concernées. Les deux obligations figurent aux articles 33 et 34 du règlement général sur la protection des données.
Trois ressources gratuites qui enlèvent l’excuse de la complexité
- La CNIL écrit : en cas de doute, notifiez, et elle vous indiquera s’il faut informer les personnes. La position d’attente n’est donc pas la position prudente.
- Un document préparatoire à télécharger reprend toutes les rubriques du formulaire officiel : on le remplit à froid, avant d’en avoir besoin.
- La CNIL dispose d’une cellule violation que l’on peut contacter pour vérifier que le message destiné aux personnes est bien compréhensible. Dans le cas publié en mai, c’est exactement ce qu’a fait l’entreprise concernée.
Reste l’obligation la plus oubliée, et la seule qui vaut absolument tout le temps : dans tous les cas, vous documentez l’incident en interne, même si vous ne déclarez rien. Nature de la violation, catégories et nombre approximatif de personnes et d’enregistrements concernés, conséquences probables, mesures prises ou envisagées. Bonne nouvelle pratique : le document récapitulatif de votre notification à la CNIL suffit à répondre à cette obligation de documentation.
Un dernier point, souvent décisif : la CNIL peut clore la procédure si vous avez correctement informé les personnes et si vous aviez mis en place, avant la violation, des mesures techniques de protection appropriées. À l’inverse, elle peut vous imposer d’informer les personnes si ces mesures n’étaient pas appropriées. Ce que vous faites aujourd’hui décide donc de la façon dont votre dossier se terminera. Et si la violation suit une cyberattaque, la CNIL conseille de déposer plainte et de tenir les preuves techniques à disposition des enquêteurs.
5. Depuis le 1er septembre, vous avez un prestataire de plus
Ce n’est pas une hypothèse : c’est arrivé à toutes les entreprises françaises ce mois-ci. Depuis le 1er septembre 2026, toutes doivent pouvoir recevoir des factures électroniques, et chacune doit désigner une plateforme agréée pour émettre, recevoir ou transmettre ses données de transaction. Les PME et les TPE devront aussi émettre à partir du 1er septembre 2027 (nous avions détaillé le calendrier dans notre article du 20 juillet).
Dans sa fiche du 10 septembre 2026, la CNIL qualifie précisément les rôles : l’entreprise qui émet et reçoit ses factures est responsable de traitement ; la plateforme agréée est sa sous-traitante lorsqu’elle traite les données sur ses instructions. La relation doit être encadrée par un contrat. Nous venons donc, collectivement, d’ajouter un maillon à la chaîne, pour tout le monde, le même mois.
Une certification ne transfère pas votre responsabilité
Les plateformes agréées doivent être certifiées ISO 27001 et reposer, le cas échéant, sur une solution qualifiée SecNumCloud par l’ANSSI. C’est un niveau d’exigence élevé, et c’est rassurant. Mais la CNIL ajoute que ces exigences ne suffisent pas nécessairement à garantir la conformité, et que les responsables de traitement doivent évaluer si des mesures complémentaires sont nécessaires au regard de leur situation. Choisir un prestataire certifié est une bonne décision ; ce n’est pas une délégation de responsabilité.
Trois recommandations de la CNIL sur ce chantier sont immédiatement applicables et ne coûtent rien. Ouvrir un compte par personne plutôt qu’un compte partagé, et bannir les identifiants génériques : c’est ce qui permet, le jour venu, de savoir ce qui s’est passé. Activer la double authentification, que la CNIL rappelle comme mesure essentielle. Et appliquer la minimisation au libellé des factures : la CNIL donne l’exemple d’une facture d’opticien, où il vaut mieux écrire une référence de dossier que l’identité du client et l’objet du soin. Le code général des impôts prévoit d’ailleurs désormais que la facture électronique ne comporte pas la désignation précise du bien ou du service lorsqu’elle est couverte par le secret professionnel.
6. Ce qui se prépare avant, et pas pendant
La différence entre une crise tenue et une crise subie tient à quatre feuilles de papier, rédigées un jour calme.
La liste de vos prestataires qui détiennent des données de personnes. Logiciel métier, messagerie, comptable, paie, sauvegarde, site internet, plateforme de facturation, service de prise de rendez-vous. Pour chacun : ce qu’il détient, qui appeler, sous quel délai il s’engage à vous alerter. Cette liste est aussi la base du contrat à réclamer.
La fiche de conduite d’incident, une page. Qui décide, qui appelle le prestataire, qui écrit aux clients, où se trouve la liste des personnes à prévenir, et qui dépose plainte. C’est la même logique que la procédure de vérification des changements de coordonnées bancaires que nous recommandions dans l’article sur l’assurance cyber : une page écrite à froid vaut dix réunions à chaud.
Le registre des violations. Un simple tableau, avec les cinq rubriques demandées par la CNIL. Il se remplit en dix minutes par incident, et c’est la première chose qu’un contrôle regardera.
Le message type aux personnes concernées, construit sur les six questions de la CNIL. Écrit à l’avance, il se personnalise en une demi-heure ; improvisé en pleine crise, il se retourne contre vous.
Ce chantier prolonge directement celui que nous décrivions le 31 août dans l’article sur les fuites de l’été : la mise en sécurité des accès réduit la probabilité de l’incident, ces quatre feuilles en réduisent le coût. Les deux se préparent dans la même visite. Et c’est aussi là que se range ce que l’ANSSI a tiré du piratage des impôts : sept mesures techniques qui empêchent l’intrusion, quand les quatre feuilles décrites ici organisent ce qu’il faudra déclarer si elle a lieu quand même.
Et l’occasion du mois
Le dépliant publié le 1er octobre par la CNIL et Cybermalveillance.gouv.fr est fait pour les particuliers, du jour de la découverte jusqu’à trente jours après. C’est exactement ce que vous pourrez joindre à votre message si vous devez un jour prévenir vos clients, et c’est déjà ce que vous pouvez afficher ou transmettre aujourd’hui. Le Cybermois propose aussi une campagne nationale diffusée chez les marchands de presse et dans les maisons France services, et un CyberTour de France en six villes : des supports gratuits, déjà prêts, pour une sensibilisation d’équipe ou un atelier de territoire.
Ce qu’il faut retenir
- En 2025, la CNIL a reçu 6 167 notifications de violations, un record, dont un incident sur deux lié à un piratage. Sa présidente le résume ainsi : personne n’est épargné, les violations sont de plus en plus massives, elles impliquent souvent des prestataires.
- Quand le prestataire est touché, il vous informe, mais c’est vous qui déclarez : vous êtes responsable de traitement, il n’est que sous-traitant. Il peut notifier à votre place uniquement avec votre accord formel.
- La coupure du service compte déjà comme une violation, par perte de disponibilité, avant même de savoir si des données ont fuité.
- Les 72 heures autorisent une déclaration en deux temps ; le vrai seuil est le risque. En cas de doute, la CNIL demande de notifier. Et dans tous les cas, l’incident se documente par écrit.
- La plateforme de facturation électronique que vous venez de choisir est un nouveau sous-traitant. Sa certification ne transfère pas votre responsabilité : comptes individuels, double authentification, libellés de factures sobres.
- En 2026, la CNIL consacre la moitié de ses contrôles et de ses actions répressives à la sécurité des données. Les quatre feuilles de papier décrites plus haut coûtent une demi-journée.
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Sources : CNIL, Cybermois 2026 : la CNIL et Cybermalveillance.gouv.fr publient une nouvelle ressource pour adopter les bons réflexes face à une violation de données (1er octobre 2026), et le dépliant Violation de données personnelles, que faire en 3 étapes clés ? ; CNIL, Rapport annuel : le bilan et les actions marquantes de la CNIL en 2025 (18 mai 2026) ; CNIL, Cyberattaque : le sous-traitant au centre de la crise (27 mai 2026) ; CNIL, Notifier une violation de données personnelles ; CNIL, Facturation électronique : quels enjeux pour la protection des données personnelles ? (10 septembre 2026) ; articles 33 et 34 du RGPD.






