LEÇON

10. Se présenter en soixante secondes sans réciter sa plaquette

C’est le moment que redoutent tous les débutants, et celui qui décide du reste : on ne vous recommandera jamais mieux que vous ne vous êtes fait comprendre. Ce chapitre donne une structure en quatre temps, deux présentations écrites en entier, et une méthode pour en produire trois versions.

C’est le moment que redoutent tous les débutants, et celui qui décide du reste : on ne vous recommandera jamais mieux que vous ne vous êtes fait comprendre. Ce chapitre donne une structure en quatre temps, deux présentations écrites en entier, et une méthode pour en produire trois versions.

En bref

Public
Toute personne qui doit parler une minute de son activité devant un groupe qui ne la connaît pas.
Enjeu
Passer d’une description de son métier à la description d’une situation que l’auditoire peut reconnaître.
Idée clé
Personne ne retient un métier ; tout le monde retient une situation et le nom de celui qui la règle.
Prérequis
Chapitre 04 (offre lisible) et chapitre 09 (visite d’essai).
Lecture
Environ 13 minutes (+ 45 minutes d’exercice).

10.1 — Ce qu’une présentation doit produire

Une présentation en réseau n’a pas pour but de convaincre les personnes présentes de vous acheter quelque chose. Elles ne sont presque jamais vos clientes. Son but est beaucoup plus étroit et beaucoup plus utile : faire en sorte que, dans trois semaines, au cours d’une conversation où vous n’êtes pas, l’une d’elles entende une phrase et pense à vous.

Définition

Présentation courte (souvent appelée pitch, mot que nous n’emploierons plus ensuite) — prise de parole codifiée, de trente à quatre-vingt-dix secondes, par laquelle chaque membre rappelle au groupe ce qu’il fait et ce qu’il cherche. Dans les clubs de recommandation, elle revient à chaque séance.

Cela change tout. Vous n’écrivez pas pour être admiré, vous écrivez pour être réutilisable. La question n’est pas « qu’est-ce qui me décrit le mieux ? » mais « quelle scène dois-je déposer dans la tête de ces gens pour qu’elle se rallume toute seule quand ils la croiseront ? ».

C’est pourquoi « je fais du graphisme » ne produit rien : la phrase est exacte, elle n’est pas reconnaissable. Personne ne dit, dans une conversation ordinaire, « j’ai un besoin de graphisme » ; on dit « mon camion part au marquage la semaine prochaine et je ne retrouve plus le fichier de mon logo ». Ce sont ces phrases-là qu’il faut viser.

Une bonne présentation ne dit pas ce que vous faites : elle décrit le moment où l’on a besoin de vous.

10.2 — La structure en quatre temps

La même armature fonctionne dans tous les réseaux et pour tous les métiers. Quatre temps, dans cet ordre, chacun tenant en une à trois phrases. Elle est reprise en fiche F3 sous forme de canevas à remplir.

Quatre temps, soixante secondes 1 Le problème 2 Pour qui 3 La preuve 4 La demande La situation, pas le métier « Quand le logo devient illisible sur le camion… » Un client reconnaissable « Les entreprises de moins de dix salariés » Un cas récent et daté « Le mois dernier, pour un plombier du secteur » Une personne précise « Un poseur d’adhésif du bassin d’Issoire » Ni parcours, ni logiciels, ni tarif
Figure 10.1 — Les quatre temps de la présentation, avec la matière à mettre dans chacun.

Premier temps, le problème. Décrivez la situation dans laquelle se trouve votre client juste avant de vous appeler. Pas votre discipline, pas votre secteur : la scène. Elle doit être assez concrète pour que quelqu’un puisse y assister sans vous.

Deuxième temps, pour qui. Nommez la catégorie de personnes ou d’entreprises concernées, de la façon la plus resserrée que vous puissiez assumer. « Les entreprises » ne désigne rien. « Les artisans du bâtiment de moins de dix salariés dans le bassin d’Issoire » désigne un ensemble que votre auditoire peut parcourir mentalement.

Troisième temps, la preuve. Un cas réel, récent, avec un résultat vérifiable. Ce n’est pas une référence prestigieuse, c’est un fait daté. Un débutant qui n’a que quatre clients en cite un — c’est suffisant, et c’est infiniment plus crédible qu’une promesse.

Quatrième temps, la demande. C’est le temps que tout le monde escamote, et c’est le seul qui produit quelque chose. Ne demandez pas « des clients ». Demandez une personne, un type d’entreprise, ou un nom précis que l’auditoire peut chercher dans son téléphone pendant que vous parlez.

10.3 — Deux présentations complètes

Voici la même personne, la même entreprise, la même semaine — Sarah Delmas, de l’Atelier Delmas à Issoire, l’entreprise fictive qui sert de fil rouge à ce support — dans deux versions d’une minute. Lisez-les à voix haute : la différence s’entend mieux qu’elle ne se lit.

À éviter

« Bonjour à tous. Je m’appelle Sarah Delmas, je suis graphiste indépendante à Issoire. J’ai fait une école d’arts appliqués, puis j’ai travaillé dix ans dans une imprimerie avant de me lancer à mon compte en janvier dernier.

Je travaille sur Illustrator, InDesign et Photoshop. Je propose de la création de logo, de la charte graphique, des cartes de visite, des flyers, des affiches, des plaquettes, du marquage de véhicule, et je peux aussi retoucher vos photos ou vous faire une signature de courriel.

Je suis quelqu’un de très à l’écoute, je m’adapte à tous les budgets, et je travaille avec sérieux et réactivité. Mes tarifs sont très étudiés pour les petites structures. N’hésitez pas à venir me voir si vous avez besoin de quoi que ce soit, j’ai laissé des cartes de visite sur la table. Merci beaucoup. »

Ce qui ne va pas : quatre-vingt-dix secondes de parcours, de logiciels et d’adjectifs. Rien à raconter à quelqu’un d’autre. La demande est « n’hésitez pas », c’est-à-dire personne, nulle part. Dans trois semaines, il ne restera d’elle que « la graphiste ».

À faire

« Sarah Delmas, Atelier Delmas, à Issoire.

Vous connaissez tous un artisan qui vient de faire poser son nom sur son camion, et dont le logo, une fois agrandi, devient illisible à dix mètres : les traits se referment, le numéro de téléphone bave. Souvent, le fichier d’origine est perdu depuis longtemps. C’est à ce moment-là qu’on m’appelle.

Je redessine des identités visuelles pour des entreprises de moins de dix salariés, en partant de l’usage réel : le camion, l’enseigne, le devis, la vitrine. Le mois dernier, j’ai refait celle d’un plombier de Vic-le-Comte ; son poseur a repris mes fichiers sans une seule retouche.

Cette semaine, je cherche une personne précise : un carrossier ou un poseur d’adhésif qui travaille régulièrement pour des artisans du secteur. C’est lui qui voit les logos illisibles avant tout le monde. Sarah Delmas, Atelier Delmas. »

Ce qui fonctionne : une scène que chacun a déjà vue, une cible qu’on peut parcourir de tête, un fait daté, et une demande si précise qu’un membre peut y répondre en sortant son téléphone.

Bonne pratique

Ouvrez et fermez par votre nom et celui de votre entreprise. Le début, on ne l’écoute pas encore ; la fin, on l’écoute déjà moins. Les deux répétitions coûtent quatre secondes et doublent les chances qu’on retrouve votre nom le lendemain.

10.4 — La demande précise, et ce qu’on laisse dehors

Une demande utile respecte trois conditions : elle désigne une personne ou un type d’interlocuteur, elle est cherchable dans un carnet d’adresses, et elle est plus petite que votre ambition. Demander « des artisans » est une ambition. Demander « le carrossier qui pose les adhésifs de vos camions » est une demande.

Le réflexe naturel est inverse : on élargit, par peur de se fermer des portes. Or plus vous élargissez, moins on vous aide — chercher dans « tout le monde » demande un effort que personne ne fournira pour vous. Une demande étroite est un service rendu à votre auditoire : vous lui fournissez la requête, il n’a plus qu’à la lancer.

  1. Partez de votre dernier bon client. Qui l’a mis en contact avec vous, ou qui aurait pu le faire ? C’est le profil du prescripteur que vous cherchez, pas celui du client.
  2. Nommez la fonction, pas la personne. « Un carrossier », « un expert-comptable qui suit des créateurs », « la personne qui gère les locations saisonnières d’une commune ».
  3. Ajoutez le territoire. Une commune, un bassin, un rayon en kilomètres. Sans ancrage géographique, la demande devient abstraite.
  4. Ajoutez la raison. Expliquez en une phrase pourquoi cette personne croise votre problème. C’est cette phrase que votre auditoire répétera à votre place.
  5. Donnez la suite. Dites ce que vous ferez du contact : un appel, un café, rien de plus. On recommande beaucoup plus facilement quelqu’un dont on sait qu’il ne mettra pas son contact mal à l’aise.

Reste ce qu’on laisse dehors : le parcours, qui n’intéresse qu’en tête-à-tête ; les logiciels, qui ne disent rien à qui ne les utilise pas ; les qualités personnelles — sérieux, écoute, réactivité —, revendiquées par tout le monde et ne distinguant donc personne ; et le tarif, qui transforme une description en offre commerciale et referme l’auditoire.

Piège classique

Réciter sa plaquette. C’est le réflexe de celui qui a peur du blanc : on empile les prestations pour être sûr de n’en oublier aucune. L’effet est l’inverse de celui recherché — une liste de dix services ne laisse aucune trace, alors qu’un seul exemple concret en laisse une. Si vous avez huit prestations, présentez-en une par semaine, et faites-en le tour en deux mois.

10.5 — Varier d’une semaine à l’autre

Dans un club où la présentation revient à chaque séance, la même minute répétée douze fois devient un bruit de fond : le groupe décroche au premier mot. La solution n’est pas de tout réécrire chaque semaine, elle est de garder l’armature et de changer la scène.

Constituez-vous une réserve de situations — une par prestation, une par type de client, une par saison — et faites-les tourner : le premier temps change, les trois autres suivent. En octobre, la signalétique de vitrine avant les fêtes ; en mars, les véhicules qu’on renouvelle. Vous restez la même personne, mais vous occupez chaque fois une case différente dans la mémoire du groupe.

À savoir

La demande, elle, doit changer à chaque fois. Répéter la même demande trois semaines de suite signale au groupe que personne n’y a répondu — et rend la quatrième encore moins probable. Si une demande n’a rien donné en deux séances, c’est en général qu’elle était trop large : resserrez-la au lieu de l’élargir.

Exercice 10.1 — Trois versions, chronomètre en main 45 min

Objectif : disposer d’une présentation générale et de deux présentations ciblées, éprouvées à la voix et au chronomètre.

  1. Écrivez vos quatre temps en style télégraphique, sans phrases : la scène, la cible, le fait daté, la demande. Un quart d’heure, pas plus.
  2. Rédigez la version générale en phrases complètes, 130 à 150 mots — à peu près une minute dite calmement.
  3. Rédigez deux versions ciblées en ne changeant que le premier temps et la demande.
  4. Lisez chaque version à voix haute, debout, chronomètre en main. Coupez ce qui dépasse soixante-cinq secondes : la coupe tombe presque toujours sur le parcours ou sur une prestation de trop.
  5. Faites l’épreuve de restitution : dites-la à quelqu’un qui ignore votre métier, puis demandez-lui de la redire avec ses mots. Ce qu’il restitue sera transmis ; ce qu’il oublie est à réécrire.
  6. Notez les trois versions sur une même page, avec votre grille de visite du chapitre 09.

Résultat attendu : trois textes de moins de soixante-cinq secondes, dont une personne extérieure peut restituer la scène et la demande sans les avoir sous les yeux. C’est ce test de restitution que nous faisons passer en atelier chez Num Compagny, et c’est celui qui fait le plus souvent réécrire.

À retenir

  • Votre auditoire n’est presque jamais votre client : vous ne parlez pas pour vendre, vous parlez pour être réutilisable dans une conversation où vous ne serez pas.
  • Quatre temps, dans cet ordre : le problème, pour qui, une preuve datée, une demande précise.
  • « Je fais du graphisme » ne se transmet pas ; une scène que chacun a déjà vue se transmet toute seule.
  • La demande est le temps que tout le monde escamote et le seul qui produise un résultat : une personne, une fonction, un territoire, une raison.
  • Laissez dehors le parcours, les diplômes, les logiciels, les adjectifs et le tarif ; gardez l’armature, changez la scène chaque semaine et la demande à chaque fois.